Repenser notre façon de parler de la résistance aux antimicrobiens et à qui nous nous adressons
Par Archana Balamohan, candidate à la maîtrise en santé publique, Université Lakehead
Il suffit de parcourir les études réalisées sur la communication faite autour de la résistance aux antimicrobiens (RAM) pour constater qu’une même question revient : pourquoi les niveaux de sensibilisation ne s’améliorent-ils pas ? Au Canada, les chiffres donnent matière à réflexion.
Une enquête menée en 2022 par l’Agence de la santé publique du Canada a révélé que seuls 57 % des Canadiens se disaient préoccupés par la résistance aux antibiotiques, une proportion qui n’a pour ainsi dire pas changé depuis 2008.
Il serait tentant d’en conclure que les gens ne prêtent aucune attention à la question. La recherche révèle une réalité plus nuancée : notre façon de communiquer pourrait elle-même faire partie du problème. Et elle pourrait beaucoup moins bien atteindre certains Canadiens.
Lorsqu’on examine de plus près les groupes au sein desquels la désinformation circulant sur les antibiotiques et la RAM est la plus forte, une nette tendance se dégage. La même enquête de l’ASPC montre que les jeunes adultes de 18 à 34 ans, les personnes à faible revenu et celles possédant un niveau de scolarité moins élevé sont significativement plus susceptibles d’entretenir des convictions erronées ; par exemple, que les antibiotiques peuvent traiter des infections virales comme le rhume et la grippe ou qu’il est sans conséquence d’interrompre un traitement prématurément. Dans certains cas, près de la moitié des répondants de ces groupes adhérait à des idées fausses que les campagnes classiques tentent pourtant de corriger depuis des années.
Les canaux de communication que les campagnes de sensibilisation choisissent d’utiliser habituellement (ressources écrites, sites Web institutionnels, semaines de sensibilisation) pourraient en partie expliquer cette situation. Ces canaux ont leur utilité, surtout lorsqu’ils sont utilisés à bon escient, mais ils risquent davantage de rejoindre les gens qui s’intéressent déjà à ces questions et recherchent activement de l’information sur la santé. Or, plusieurs de celles et ceux qui pourraient le plus bénéficier d’information sur la RAM sont peut-être justement les moins susceptibles de se trouver au bon endroit ou en ligne lorsque cette information est diffusée.
C’est précisément cet écart que j’explore dans le cadre de mon stage au Centre de collaboration nationale des maladies infectieuses (CCNMI), qui vise notamment à cerner des possibilités pour la campagne « Canada sensibilisé à la RAM ». La différence entre informer les gens sur la RAM et les inviter à prendre part à la discussion sur le sujet est importante. Les patients et les communautés, y compris celles et ceux peut-être moins bien représentés dans les campagnes actuelles, peuvent être plus que les simples destinataires de messages conçus par des experts. Ils peuvent participer à la conception de ces messages et contribuer à en orienter l’élaboration. Or, les recherches sur la mobilisation des patients et la communication en santé indiquent que cette participation favorise des messages qui inspirent davantage confiance et qui sont plus susceptibles de trouver écho auprès des publics visés.
La différence entre informer les gens sur la RAM et les inviter à prendre part à la discussion sur le sujet est importante.
Une idée tirée des recherches sur la communication entourant la RAM a particulièrement retenu mon attention.
Même les campagnes les mieux conçues se heurtent à un obstacle bien réel : au moment où l’information juste atteint son destinataire, une autre version a souvent déjà pris racine. « Les antibiotiques m’ont toujours aidé. » « J’ai arrêté mon traitement avant la fin et je n’ai eu aucun problème. » Il ne s’agit pas d’indifférence. Cela reflète plutôt un comportement profondément humain : nous interprétons notre expérience à partir des récits auxquels nous avons accès. Et lorsque l’information officielle en matière de santé est difficile d’accès, semble éloignée de la réalité quotidienne ou n’apparaît tout simplement pas dans les fils de médias sociaux que nous consultons, ces récits informels viennent combler le vide.
C’est ici qu’un courant de recherche en communication connu sous le nom de « théorie de l’inoculation » pourrait se révéler utile. Le principe est le suivant : si l’on expose graduellement les gens aux types d’affirmations trompeuses qu’ils sont susceptibles de rencontrer et qu’on leur explique pourquoi ces affirmations sont fallacieuses, ils seront ensuite mieux outillés pour les évaluer lorsqu’ils les entendront dans la vie réelle. Il ne s’agit plus de réagir à la désinformation après coup, mais de développer en amont les connaissances et l’assurance nécessaires pour y être moins vulnérable. Les chercheurs parlent notamment de « démystification préventive ». Imaginons maintenant cette approche diffusée par des canaux que les gens utilisent couramment : par exemple, de courtes vidéos intégrées aux fils de médias sociaux ou encore des contenus qui donnent la parole à des pairs, lesquels rejoignent les gens dans leurs habitudes. Il ne s’agit que d’un exemple parmi les moyens que les chercheurs explorent pour atteindre des personnes moins susceptibles d’être touchées par les formes de communication sur la RAM plus conventionnelles.
Dans le cadre de ce stage au CCNMI et de ma collaboration avec les partenaires de la campagne « Canada sensibilisé à la RAM », j’examine comment des idées de ce type pourraient s’inscrire dans de futurs efforts de sensibilisation. Au cours des prochains mois, des collaborateurs et d’autres intervenants se rencontreront afin de réfléchir avec nous à ce que signifie véritablement rejoindre les gens, aux moyens de cocréer des ressources avec eux et aux approches permettant de communiquer dans un langage qui fait écho à leur vécu et tient compte de leurs réalités.
Cette façon de faire nous invite à revoir notre façon de penser aux publics des campagnes et la mobilisation du public. Elle part du principe que les gens sont tout à fait capables de s’approprier des informations complexes en matière de santé, surtout lorsqu’elles leur sont présentées de façon accessible et pertinente. Lorsqu’il s’agit de mieux faire comprendre la RAM, il ne s’agit pas tant de chercher à savoir pourquoi les gens n’écoutent pas que de se demander si la façon de s’adresser à eux les mobilise véritablement.
Référence :
Crago AL, et coll. Comprendre les connaissances, les attitudes et les pratiques des Canadiens en matière de résistance aux antimicrobiens et d’utilisation des antibiotiques : résultats de la recherche sur l’opinion publique Relevé des maladies transmissibles au Canada. 2022 ; 48 (11/12) : 550–8. https://www.canada.ca/content/dam/phac-aspc/documents/services/reports-publications/canada-communicable-disease-report-ccdr/monthly-issue/2022-48/issue-11-12-november-december-2022/ccdrv48i1112a08f-fra.pdf